Les constructions massives ou légères
de Gilles Desplanques



La pratique de la sculpture, telle que Gilles Desplanques l'envisage, est indéfectiblement liée à une certaine forme d'expérience de l'espace. Au-delà de la formulation des volumes dans le réel (ce qui définit le geste sculptural), c'est d'abord à partir de la mise en résonance d'un contexte de production que se façonne chaque œuvre spécifiquement. C'est dans ce rapport exigu entre une pièce et le moment de sa réalisation que se définie pour partie son œuvre. Cependant, il ne faudrait pas prendre l'endroit de cette articulation pour de l'in situ, il s'agit en fait bien souvent de tout autre chose, d'une envie de se coltiner le monde, de l'éprouver physiquement avec plus ou moins d'engagement, et d'en faire œuvre, bref de penser l'in vivo d'une pratique.
Pour se mesurer à l'espace, l'artiste a d'abord déambulé, sac à dos et carte à la main (bien que celle-ci se soit souvent avérée inutile, camouflée qu'elle était sous un motif militaire, Carte du monde à l'usage des artistes et des militaires...). S'attaquer à la ville, arpenter ses trottoirs, sortir des boulevards, embrasser le paysage, la météo, n'échafauder que l'improbable rencontre d'un objet, un site, une situation, intervenir avec peu de choses (d'où le sac à dos) et augurer de la mise en œuvre (au sens littéral, comme au figuré), y travailler avec l'acharnement d'un arpenteur, et se dire que l'économie de moyen ne rime pas toujours avec la pauvreté des formes.

De ses déambulations, Gilles Desplanques ramène des images qui sont autant de traces de ses interventions sculpturales éphémères : un alignement d'une cinquantaine de tees de golf oranges sur un toit new-yorkais (en contre-plongé, sans perspective ni rapport d'échelle possible, les tees revêtent une apparence menaçante), des pneus de tracteurs relevés sur une route de campagne (et qui évoquent le déplacement autant que l'absence d'un véhicule), un igloo de neige à l'intérieur luminescent (architecture minimale flamboyante)...
Le processus de la dérive s'offre comme un protocole, le gage d'une production rapide (en terme de réalisation) et d'une œuvre fugace qui n'ajoute rien d'autre au paysage que la trace d'un passage. Ici, la question de la création est d'abord liée à l'exercice du contexte.
S'il est beaucoup question du corps dans l'œuvre de Gilles Desplanques, c'est précisément car il est l'outil de cette confrontation à l'environnement. Parfois il s'y dilue, comme dans cette pièce programmatique de 2002 dans laquelle tranche après tranche, au rythme de la marche, les morceaux du corps moulé de l'artiste s'étalent et figurent son enfouissement progressif et séquencé. Mais plus qu'à travers sa représentation c'est souvent à partir de l'acte que le corps survient, faisant alors pencher une pratique artistique résolument transversale du côté de la performance.
Le corps et la sculpture, ou comment sculpter par un geste primaire. Mettre un sac plastique sur sa tête / inspirer, expirer, inspirer / créer du volume comme on souffle... AirBag. La poche de plastique se gonfle et se rétracte, elle se coordonne aux mouvements d'une respiration.
Le corps et le territoire, ou comment affronter l'environnement avec plus ou moins de bonheur. Et il est encore question de passage ici, de la dérive (Comment j'ai quitté la Norvège , UN Rescue ...) voire de la perte (Déboussolé ). Le geste y est parfois aussi absurde que vain (chasser l'eau d'une plage au balai n'est pas une mince affaire, Marée montante...), il semble dire qu'au-delà de la faillite de l'action sur le monde, il y a une envie irraisonnée d'en découdre, de se poser en adversaire d'un état des choses (politiques, architecturales, sociales...).
Il y a deux stratégies qui coexistent et qui disent au final la condition de l'artiste. D'une part, donner des coups dans l'eau pour signaler sa conviction, d'autre part, d'adopter une stratégie plus offensive et investir les failles. Entrer par effraction dans le monde, construire en grand, prendre les chemins de traverses, comme ce traceur (nom donné aux personnes pratiquant le parkour) dans Piste bleue qui s'introduit dans l'enceinte d'un lycée en escaladant sa façade sans plus de problème que s'il entrait par le portail. Détourner les usages de l'architecture c'est lui retirer l'autorité du contrôle des corps, c'est affirmer l'interstice comme un chemin de liberté, c'est sortir de la coercition du bâtiment. Le politique du bâti devient une trame à partir de laquelle l'artiste interroge ce qui construit au sens large notre société.
Le développement de la production d'objets ou d'espaces à vivre normalisés, constitue alors un autre axe important de son travail. Jouant sur un rapprochement sémantique, l'œuvre Phénix, par exemple, emprunte autant au mythe de l'éternel recommencement qu'à la réalisation architecturale en série. Objet polysémique, la maquette d'une maison individuelle Phénix est brulée ne laissant apparaître qu'une structure noircie et fragile. Surélevée, prenant appui sur des pilotis qui la présentent à hauteur d'homme, la maison n'est pas sortie de sa phase de construction. Ruine avant l'heure, elle convoque un devenir inéluctable tout en signalant sa renaissance perpétuelle (l'œuvre Phénix elle-même reprendra d'ailleurs corps à travers une installation à l'échelle un, la structure brûlée venant s'appuyer sur les ruines d'un hangar abandonné). Avec Marée haute en revanche, pas de deuxième chance, la maison est engloutie, comme happée par le sol, elle renvoie à l'inexorable montée des eaux qui relèguera bientôt au rang d'agréable souvenir le désir d'une vie conforme dans une zone pavillonnaire (et inondable). Chez Gilles Desplanques les formes architecturales proposant des normes de vies standards sont souvent liées à une espèce de fatalité, filant la métaphore, elles pourraient alors renvoyer à la difficulté de chacun à se sortir de ses schèmes culturels.
Dans Sotomayor/Powell, il est également question de standard et d'espaces de vie normés. Si le corps des artistes de ces cinquante dernières années s'est souvent retrouvé contre le bitume pour prendre la mesure du réel à l'échelle de l'homme (on pense aux Body Configurations de Valie Export, au travail de Stanley Brouwn...), Gilles Desplanques quant à lui a choisi non sans un certain dégagement (refusant la compétition) de s'appuyer sur les performances de Mike Powell et Javier Sotomayor, respectivement champion du monde de saut en longueur, et recordman du monde de saut en hauteur, pour penser les proportions d'une de ses pièces. Et c'est la performance bien plus que le corps qui devient étalon. Du nombre d'or de Le Corbusier (le célèbre modulor qui déterminait les proportions et l'organisation des volumes) aux médailles d'or de Sotomayor/Powell, l'espace à vivre, qui se donne à voir ici à travers une cloison intérieure type de maison individuelle, s'envisage à travers l'excellence 22 carats. « La base performative des records mondiaux constitue ainsi les mesures maximum de l’envol plutôt que le rayon d’action statique de l’homme moyen universel, explique l'artiste. Le référent n’est pas théorique et intangible mais expérimenté et évolutif. ». 8m95 de long sur 2m45 de haut pourrait alors devenir pour lui le nouveau standard de l'architecture résidentielle de masse (ce qui d'ailleurs n'est pas loin des réelles proportions des salons de maisons Bouygues).
Convoquant Robert Smtihson (The Partially Buried Woodshed entre autre) autant que Gordon Matta-Clark (les Building cuts notamment), Gilles Desplanques a décidé comme eux de s'attaquer au contexte avec les armes du réel. Travaillant à son contact, en adoptant l'échelle un notamment, il positionne ses œuvres à côté des objets de l'industrie immobilière validant ainsi leur charge critique. A bien y regarder, on pourrait s'apercevoir que son programme tient dans la volonté farouche de construire massivement des ruines. En montant le scénario de la destruction d'une ville, en expérimentant l'exil (UN Rescue), en traçant à la disqueuse la ligne d'un scalp architectural radical (Scalp ), en perforant jusqu'à n'en plus pouvoir une bibliothèque de salon (Kill Billy )... il met en œuvre la déliquescence du monde de la production.


Guillaume Mansart, 2010




" between the furniture and the building "


Cela signifie être pris au piège de l'architecture, de l'objet, de l'usage et du langage (Jimmie Durham).
Les titres de Gilles Desplanques révèlent le jeu sémantique d'une stratégie " sur la langue ". Au-delà des mots de passe-passe, le jeu de construction polymorphe mis en oeuvre réfléchit la complexité d'une création ludique et ouverte.
Trophée (2008), réalisé in situ, manoeuvre en détournement/retournement. De la matière-même de la paroi jaillit une tête de cerf, ouvrage sur le principe du kirigami (origami qui intègre la découpe). L'artiste accroche chaque lieu de passage à l'oeuvre à son tableau de chasse et rapporte à lui la place du collectionneur.
La Carte du monde à l'usage des artistes et des militaires dessine à sa façon le territoire sans limite de Gilles, dans son formalisme plus que dans sa représentation, à fabriquer des espaces divergents et des déplacements baroques dans le monde a priori connu. Déboussolé tourne/retourne comme cette promesse au spectateur : Tous les sens seront en perte de repères.
Gilles utilise des objets véhiculaires qui se mesurent au système global du corps. Ses pièces répondent à un système fondé sur la transversalité et l'interconnexion. Des modes opératoires de construction absurdes donnent aux choses la densité d'une histoire. Rébellion et violence assujettis aux consignes de la mode du monde des objets, Le dernier cri (mallette à Intifada) déplace un soulèvement collectif sur un terrain occidental de tueur-à-gage tireur d'élite (potentiellement terroriste et ennemi intime) et son instrument de travail personnel.
Ce "plus qu'un" travail pense la pluralité au sein d'un même "plus qu'un" objet/situation et son éclatement dans une sémiotique schizophrène. Kill Billy devient la figure de l'antithèse d'une des étagères la plus vendue au monde. La consommation littérale de l'objet (15 000 trous) dévoré par un bug de fonctionnalité bricole un art de la guerre aux choses : la duperie " tarantinesque " du titre-valise ; la légende de Billy the Kid attaque le rangement de " l'idéal démocratique Ikéa " à la perceuse calibre 45 (celui de Pat Garett).
Chaque oeuvre résonne donc comme une allégorie de l'Autre-chose.
Gilles Desplanques intensifie un nouvel ordre des choses et restitue un réel de contradiction et de résistance où toutes les histoires et les formes se cognent, s'embrouillent et se combinent.


Luc Jeand'heur, 2009